The Brutalist, de Brady Corbet (2024)


Comment prendre la plume, quand une œuvre vous a soufflé, retenu à la gorge, coincé dans votre siège, rendu aux larmes, subjugué à chaque seconde et ligne de dialogue, pendant une expérience de 3h45 qui eurent sur ma rétine, mon corps, mon âme, un résonnement comme rarement j'ai pu en traverser, un vertige de tous les plans d'une amplitude infinie, tout en lorgneant vers l'infinitésimal de l'intime, un envoûtement mâtiné de stupeur émerveillée ou d'émerveillement sidérant (en anglais: awe) ?

Face au travail sidéral de Brady Corbet, de Mona Fastvold, de toute l'équipe technique, des comédien-nes, je ne disserterai pas avec des dithyrambes pompeuses sûrement déjà rédigées par d'autres sur le film. Devant l'humilité qu'il instille en moi, je souhaiterais proposer ici un argumentaire par références-écho et par mots-clés. Cette méthodologie que j'aimerais concise, ce retour en cinéphilie par le pictural, sera la plus belle tentative d'hommage que je pourrai faire, à propos de ce que je considère comme un des plus grand films américains de l'histoire, au moins de la décennie (toutes proportions gardées, ou pas - c'est mon goût personnel).

En vous souhaitant une bonne visite dans l'architecture cinégénique que The Brutalist a construit brillamment en moi.

Ouverture:

1968 - 2001: A Space Odyssey, de Stanley Kubrick.

The Brutalist est un film monolithique autant qu'une épopée. Par sa puissance évocatrice de la spiritualité et de la métaphysique, ses auteurs/autrices ont été traversé par une grâce divine transcendantale en faisant ce film, dont la luminosité et la maîtrise absolue sont résolument dignes de Kubrick.


1975 - Stalker, d'Andrei Tarkovski.

Il y a dans le film de Corbet, ce traitement d'une société fracturée et l'exploration d'une zone en marge, cachée, à défricher, mais qui se définit principalement par la construction mentale et symbolique que les protagonistes en font. L'architecture du film de Tarkovski est davantage géographique et paysagère que faite de pure béton, mais dans la concordance entre extérieur et intérieur, ouveture et confinement, méditation et dramaturgie, le parallèle m'a sauté au yeux.

L'Énigme de l'Arrivée (partie 1):

1974 - The Godfather: Part II, de Francis Ford Coppola.

Il aura fallu attendre le deuxième chef d'œuvre de la saga du Parrain pour que la question migratoire soit traitée de façon pertinente, poétique, avec ce saupoudrage d'âpreté réaliste qui magnifie significativement le propos tenu sur l'influx de population dans un pays jeune, naissant. Peu de films ont réussi ce que Coppola a fait avec ce tronçon-souvenir qui morcelle la diégèse tout en lui insufflant un souffle romanesque digne des plus grands textes américains. The Brutalist, sans expédier la thématique, la traite en peu de plans, mais leurs constructions, leur enchainement, la puissance émotionnelle qui s'en dégage, et le symbole de Bartoldi, inversé, jamais recadré, annoncent bien des vertiges que la famille Thót va devoir affronter dans leur quête d'une fantasmagorie du Nouveau Monde. C'est aussi un des passages du film où l'art de l'ellipse de Corbet et de son équipe de montage permet à la narration d'être aussi limpide. De la maestria.


1984 - Once Upon A Time In America, de Sergio Leone. Ou, les rats d'Amérique.

Non content de friser le thriller psychologique, avec ses trahisons, cette violence sourde brossée à coups de pinceaux paradoxalement pleins de tact, ou bien en hors-champ, Corbet et co. se placent, avec une déférence hallucinante, voire hallucinatoire, dans le giron du testament de Leone. La judéité, le flirt avec le mal, la plongée dans celui-ci, ces retours vers la lueur de l'espoir, l'élusvité et l'éphémère du succès sont autant de stèles qui cimentent The Brutalist dans le même terreau que OUATIA:  avec sa musicalité radicale, c'est un chant à la vie à la mort, funeste mais somptueux, épique et pourtant d'une épure harmonieuse, le grandiose le disputant au confidentiel, l'expérimental à un classissisme devenant immédiatement culte, légendaire.


1978-1980 - The Deer Hunter & Heaven's Gate, de Michael Cimino.

De l'expression de Jean-Baptiste Thoret dans son documentaire sur l'immense artiste qu'est Cimino, on peut étendre la portée de The Brutalist au-delà du mirage américain. Évocation d'une justesse absolue du prolétariat issu du melting-pot états-unien (personnes racisées et des différents vagues d'immigration), la politique chez Corbet rêvet des atours résolument de gauche, avec cette working-class, l'abatage colossal de travail acharné qui est la définition même du concept de self-made person, dans un pays dont les germes même ont poussé grâce à l'engrais de la sueur et du sang de ses travailleurs. 


Transition personnelle: Le Mystère de l'Acier.

1982- Conan The Barbarian, de John Milius.

Ôde métallurgique unique en son genre (la Pennsylvanie subsumant l'industrialité qu'on pourrait étendre à d'autres exemples d'états), The Brutalist apporte un traitement inédit aux matières même qui font la fabrique autant du film que des édifices qu'on y trouve et, en ce sens, m'a rappelé la force du chef d'œuvre monomythique de Stone et Milius, qui, dans son prologue dantesque et dans le reste de son odyssée, dresse un traité faramineux sur le rapport entre l'humanité, le tout-puissant et la forge. Ainsi, l'art-isanat de Corbet et consorts tient de ce miracle intemporel qui relit avec une modernité incroyable le trope de notre court passage dans ce monde, et l'appel irrépressible vers l'Éternel, qu'il s'appelle Crom, Jéhovah, Allah ou Dieu.


Le cœur dur de la beauté (partie 2):

1972 - The Godfather, de Francis Ford Coppola. Ou Masculinité, courage, romantisme, et retour au Pays.

The Brutalist est un film profondément intersectionnel, qui brasse les questions d'identité(s), des origines, de la sexualité (traditionnelle et moderne), de la matrimonie face au patriarcat, et pourrait même entrer dans un corpus sur les questions (dé)coloniales critiques de l'impérialisme et du racisme systémique qui en découle. Métatextuelle (la scène du cinéma X, la recherche du marbre en Italie), la diégèse de cette reconstitution certes fictive mais d'une recevabilité archi-vérace entre en écho avec Le Parrain premier du nom, et en propose une variation actualisée, approfondie, foisonnante.


1957-2012-1997: On The Road, de Jack Kerouac & Walter Salles; American Pastoral, de Philip Roth.

Fruit de ses influences littéraires (beat generation et les grandes fresques de l'Est Américain), The Brutalist est un film dont l'ADN jazzy et l'ambition de rendre compte d'une expérience communale par l'individuel marqueront durablement l'histoire des arts. Le jusqu'au-boutisme de l'œuvre favorise une intertexualité d'une richesse sans commune mesure.


2008 - Synecdoche, New York, de Charlie Kaufman.

En suivant la complexité de l'acte même de créer (pour l'équipe du film et Lázslô), le film creuse sa dimension métatextuelle vers des profondeurs abyssales qui entrent en discussion avec les perspectives créatrices qui irriguent l'œuvre de Kaufman. Jamais un métrage-bibliothèque n'était parvenu à autant de clarté depuis longtemps.


2000 - Requiem for a Dream, de Darren Aronofsky. Rêve américain, folie et psychonautisme.

Pas de longue argumentation sur ce sujet. Des images valent mieux qu'une description.


Épilogue - La Biennale d'Architecture.

2023 - Oppenheimer, de Christopher Nolan.

Du traumatisme d'une œuvre hantée par la mort et plus largement, par l'Apocalypse (qu'elle soit géopolitique, intérieure ou divine), The Brutalist peut constituer un diptyque avec l'anti-biopic sur l'inventeur de la bombe atomique: mêmes cauchemars éveillés, même culpabilité du survivant qui ronge à l'os des hommes dont l'hubris finira par plomber jusqu'à leurs plus beaux desseins démiurgiques, et faire voler en éclat leur équilibre personnel, familial.

2015-2023 - Saul fia, de László Nemes ; The Zone Of Interest, de Jonathan Glazer. Ou: derniers mots, phase finale.

En sous-marin (et formellement gardée au maximum hors-champ), la question qui sous-tend de manière échafaudale ces trois films ne mérite pas, comme les questions de santé (mentale et physique) évoquées plus, de longues palabres, pour ne rien divulgâcher aux personnes qui découvriront The Brutalist. Constat cependant: il n'y a qu'à voir à quel point le sujet de la Shoah reste une obsession pour les fabricant-es du 7ème Art, qui esthétisent l'innommable, l'immontrable, pour mieux se réapproprier les récits, et surtout, pour rappeler cette mise en garde issue de l'adage de Karl Marx: «Celui qui ne connaît pas l'histoire est condamné à la revivre».


Sur ce, je vous laisse avec quelques illustrations supplémentaires. J'espère que vous avez fait bonne lecture. Si ça vous a plu, n'hésitez à interagir (commentaires, partages, republication), j'en serais ravi!



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